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"Là où le silence commence"

Série photographique de Xavier Perrier

« Les idéologies sont mortes, les dogmes sont dépassés, le Monde est désenchanté ». C’est ainsi que s’ouvre, modestement, par un simple constat, la Série de l’Artiste photographe Xavier Perrier.

 

Ni manifeste, ni récit, cette humble Série, dans sa forme comme dans son contenu, s’apprécie non pas comme une simple expérience du regard, mais, bien plus, comme une expérience intime du spectateur, comme une invitation au voyage, au voyage intérieur, sensible, introspectif et méditatif, dans un Monde qui semble avoir perdu sa capacité d’émerveillement.

Non-linéaire, fragmentée, éparse, sans trajectoire ostensible, et encore moins ostentatoire, cette Série n’est pourtant pas sans cohérence : elle se veut poétique et, profondément humaine, se vit comme un recueil, un carnet, ou plutôt, une sorte de « journal intime » nécessairement mal organisé, composé de fragments, de sentiments, de petits émerveillements, de grands questionnements, de nécessaires déceptions, parfois d’égarements.

 

Car si le Monde apparaît aujourd’hui comme désenchanté, dans une époque semblant marquée par la volonté de dépersonnalisation et d’aseptisation de tout ce qui nous entoure, c’est qu’il convient profondément de faire acte de courage, et, de manière collective, de le « Ré » - enchanter. De nous attacher à remettre de la poésie dans le quotidien, de l’émotion dans ce qui nous entoure, de la vérité dans toutes ces apparences qui nous abreuvent chaque jour, et qui constituent autant de masques nous empêchant de voir la profondeur des choses, et leur part de poésie.

 

« Ré-enchanter » le monde, ce n’est pas nier le Réel. Ce n’est pas perdre sa lucidité, ni mettre de côté la froideur avec laquelle la science nous impose parfois ses constats. C’est au contraire, dans une démarche profondément dialectique, redonner du poids et de la présence au nécessaire mouvement inverse, et donc complémentaire, de reconnexion de l’être humain avec lui-même. De reconnexion avec ses émotions, avec ses sensations, avec ses intuitions profondes, parfois ses doutes, parfois ses craintes, toujours la poésie intérieure avec laquelle ces composantes s’expriment. Non plus simplement pour « survivre » dans ce Monde jugé hostile, pour y développer des techniques, des moyens de contrôle, de nouveaux instruments de domination humaine et de confort artificiel, mais pour « l’habiter ». Pour l’habiter avec attention, avec douceur, avec tendresse, avec poésie, avec cet émerveillement lucide et cette capacité constante de se laisser surprendre, qui nous révèle en réalité les plus belles choses de la vie, à condition d’en accepter les parts d’ombre. En un mot, pour l’habiter pleinement, par la revalorisation du Sentiment humain, que notre époque cherche à censurer, comme une faiblesse.

 

Car en tout être humain réside une profonde et nécessaire « poétique de la Nature ». Non-méprisable, non-censurable, cette dimension intrinsèque de ce que l’on appelle souvent « l’Âme humaine » a profondément besoin, dans notre siècle, de pouvoir s’assumer en toute quiétude, et de pouvoir trouver son chemin. Loin de constituer une faiblesse, elle constitue au contraire cette infatigable capacité à s’émerveiller devant des choses simples, à percevoir du sens dans ce qui échappe à l’intellect (et donc devient dangereux, puisqu’incontrôlable), à trouver avec courage une part de poésie dans les choses parfois les plus dures.

Dans une époque où l’on nous abreuve de « développement personnel », où l’on nous incite quotidiennement à nous nier pour nous « améliorer », à censurer nos sentiments négatifs pour les remplacer par des sentiments positifs plus acceptables, où l’apparence prend dangereusement le pas sur la profondeur, où l’Art tend à être remplacé par le simple Divertissement, plus rentable. Dans une époque où l’on va jusqu’à nous parler de « vaincre la mort par des techniques scientifiques » (sic), la revalorisation de cette « poétique de la Nature » apparaît comme essentielle. Bien plus, elle nous apparaît comme une évidence. Car au-delà de cette incessante et mortifère « volonté de contrôle » dans laquelle une grande partie du collectif humain semble se perdre un peu plus chaque jour, cette poétique intérieure de l’être humain constitue la seule force, pleinement naturelle, lui permettant d’accepter l’Existence telle qu’elle est, et de régler son problème avec le temps : il est fait pour ça.

 

Les tourments de l’infini ne se règlent pas avec des techniques scientifiques, ni même avec un désir de pousser toujours plus loin la sécurité, mais, bien au contraire, par la revalorisation de la poésie interne de l’être, lui permettant d’accepter les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’il voudrait qu’elles soient.

 

Ainsi, sous l’œil modeste du photographe, c’est avec douceur que la poésie du Monde se dévoile à nouveau, timidement, se révèle, lentement, s’impose, progressivement, pour qui veut bien prendre le temps de s’arrêter, de sortir du brouhaha incessant de son quotidien, de lâcher ses notifications de Smartphone, et de chercher à vivre pleinement son être intérieur pour en accepter toutes les composantes.

 

Par le jeu du cadre, par le jeu des lumières, par le choix des angles de prises de vue, les matières, que l’on a vues maintes et maintes fois sans y prêter attention, se métamorphosent soudainement. Les petits détails prennent de l’importance, les contrastes sous-jacents émergent, les enjeux se mélangent, et le banal devient Monde. Ces motifs ordinaires deviennent ainsi de modestes tremplins aux méditations les plus profondes du spectateur, celles qui se passent de mots, dans une époque où l’on voudrait tout nommer, et tout catégoriser.

 

Une branche d’arbre tendant vers le Ciel, un banc laissé vide sous la neige, un éclat de lumière sur une toile d’araignée… Le monde ici photographié est celui du presque rien et s’assume pleinement comme tel : l’Artiste photographie ce que l’on ne regarde plus, ce qui d’ordinaire nous échappe, ce que l’on prend habitude malgré-nous à censurer, et ce qui, pourtant, envers et contre tout, fait sens. Il nous parle de la fragilité des choses, alors que l’on nous vend des produits antirides, il nous parle de l’absence de l’être aimé, alors que l’on nous incite aux rencontres éphémères, il nous parle de laisser-aller, alors que nous n’avons jamais autant été jugés comme « Maîtres de nos vies ». Il nous parle, au fond, d’une multitude de choses que l’on savait écouter, « avant », dans une époque de « Fin de l’Histoire » qui se veut si prétentieuse. Mais, surtout, il cherche à se taire.

 

Car les textes brefs, rédigés par l’Artiste lui-même, et qui accompagnent chaque photographie, ne se veulent ni explicatifs, ni surplombants, ni-même envahissants : simples aides pour le spectateur qui n’a pas l’habitude d’explorer son monde intérieur, ils sont tout à fait dispensables pour qui sait déjà où regarder, et accepter ses émotions. Ils suggèrent, ils questionnent, ils interpellent brièvement, mais, surtout, font rapidement place au silence. Ils accompagnent doucement le regard sans le diriger de force, et  se lisent comme de fragiles murmures dans le silence, comme des fragments d’échos intimes, parfois lucides, parfois blessées, toujours ouverts. Ensemble, images et mots dessinent un chemin intérieur, un mouvement contemplatif, un appel au ralentissement, à l’écoute de soi, et du Monde.

Car oui, le Monde murmure encore, à l’oreille de qui veut bien l’entendre, ou plutôt l’écouter. Il suffit peut-être, pour y être éligible, d’avoir le courage de se taire un instant, de se prendre tel que l’on est, de lâcher son système de défense, et d’accepter ses sentiments, y compris les plus négatifs. En un mot, de faire preuve de modestie.

 

C’est bien là que le silence commence, et il n’a jamais commencé autre part : dans cet espace fragile, dans ce dialogue intime et silencieux entre le Monde et le Soi. Dans ce mouvement d’acceptation des choses et de laisser-aller.  Lorsque, en définitive, l’on cesse de vouloir tout comprendre et tout contrôler, pour commencer à se taire, et à ressentir.

 

Loin de se considérer comme une œuvre achevée, le carnet reste ouvert, et l’Artiste continuera à y faire, de temps à autre, des apports, tout au long de sa vie.

« Loin des artifices du quotidien, loin de cette prétention sociétale si contemporaine de vouloir tout comprendre et tout contrôler, loin de cet Hubris permanent du collectif humain, qui le pousse chaque jour un peu plus à entrer en guerre contre le vivant, et donc contre lui-même, ma Série se veut précisément composée de photographies banales de sujets tout à fait banals. De petits détails que l’on ne regarde plus, de vérités simples que l’on ne veut plus comprendre, de petits chants intérieurs que l’on ne prend plus le temps d’écouter. Car c’est bien souvent dans la banalité des choses que se révèle, en réalité, pour qui veut bien se taire, leur profondeur abyssale.  »

 

                                                                                                                                 Xavier Perrier

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