"Paris, Géométrie"
Série photographique de Xavier Perrier
Ville d’Histoire, ville d’Art, ville-mythe, Paris a vu s’élever les cathédrales et tomber les révolutions. Érigée pierre après pierre, sur des siècles de progrès et de conflits, caractéristique de ce que Kant nommait si bien « l’insociable sociabilité » de l’Homme, elle constitue aujourd’hui un enchevêtrement architectural et artistique unique, mêlant à la fois, et non sans certaines contradictions, le Sacré et le profane, l’héritage et l’utopie, la tradition et la modernité.
C’est ce patrimoine architectural et artistique que l’Artiste photographe Xavier Perrier tente de mettre en valeur dans sa Série Paris, Géométrie, et ce, sous un jour entièrement nouveau.
Car si Paris a été maintes fois photographiée, et ce de bien des façons, il ne s’agit pas ici, pour l’Artiste, de se livrer à un nouvel inventaire de l’architecture et de la culture parisiennes. Bien au contraire, la Série Paris, Géométrie se veut une quête personnelle, un défi, un effort sans cesse renouvelé pour atteindre, par le regard et l’agencement des lumières, des formes et des contrastes, quelque chose d’essentiellement Transcendant, dépassant l’édifice photographié lui-même.
Car les monuments de Paris, au-delà de leurs usages et de leur histoire, si passionnante soit-elle, expriment en réalité, comme toute forme d’expression humaine, bien plus : un désir humain d’élévation, une quête de sens, une aspiration vers le haut, vers le Ciel, vers une forme de transcendance, voire de mysticisme, si chère à l’Être humain, et dont celui-ci ne peut se passer.
Photographiés par nuit noire ou par ciel complètement blanc, les monuments parisiens, arrachés à toute forme de discours ou d’interprétations préconçus, se détachent, sous l’œil du photographe, sur un Ciel implacablement uniforme, noir ou blanc, et deviennent ainsi des figures silencieuses, des « Formes pures », comme suspendues dans le temps, entre monde matériel et monde spirituel. À travers une composition très rigoureuse, un noir et blanc radical, une épuration minutieuse des lignes et des choix de contre-plongée parfois extrêmes, Xavier Perrier abolit ainsi le contexte des monuments photographiés : ce n’est plus « Paris » que l’on regarde, c’est un langage de la verticalité, un alphabet de pierre, de verre ou de béton, tendu inlassablement et obstinément vers un Ciel cruellement neutre, uniforme, et sans réponse, bien qu’omniprésent, en tant qu’élément de fond donnant sa consistance au cadre. La ville, ainsi que le contexte quotidien dans lesquels s’inscrivent ces monuments disparaît, pour laisser place à une quête propre à l’Artiste : la recherche de la Forme pure, autonome, presque « Sacrée », dans ce qu’elle porte de transcendantal pour l’Être Humain.
Car dans l’Histoire de l’Art récente, la Forme a souvent été malmenée. Critiquée, reléguée au second plan par de nombreuses avant-gardes, « déconstruite », parfois niée au profit du simple Concept, la Forme n’est pourtant, pour Xavier Perrier, pas qu’une « coquille vide », mais bel et bien, lorsqu’elle est maîtrisée, une source autonome de profondeur humaine. La Série Paris, Géométrie cherche ainsi à remettre la Forme au centre des préoccupations artistiques et à lui accorder le crédit qu’elle mérite.
Pour Xavier Perrier, en effet, la Forme peut, de manière tout à fait autonome, véhiculer son propre message et toucher le cœur du spectateur. Lorsqu’elle est aboutie, elle peut être sortie de tout discours préfabriqué et plaqué sur elle, de toute interprétation prémâchée, s’avérant en définitive inutile et vaine pour l’apprécier, en un mot, de tout contexte intellectuel ou « intellectualisant » qui ne fait au fond qu’abîmer, dans une démarche d’hyper-rationnalisme si chère à notre temps de perte de la poésie du monde, son langage intrinsèque, le langage propre de la Forme, et le message qu’elle peut véhiculer : un sentiment profond et indescriptible, parce que précisément non-intellectualisable.
En somme, pour Xavier Perrier, la Forme, lorsqu’elle est pleinement maîtrisée, n’a pas besoin d’explication. Elle porte en elle une charge émotionnelle, une vérité sensible, qui dépasse l’intellect et touche directement à l’être.
Il existe dès lors, pour Xavier Perrier, une certaine « Vérité de la Forme », en tant que celle-ci, lorsqu’aboutie, est propre à dépasser l’intellectualisme humain et à générer, par elle-même, du Fond, par la charge émotionnelle, presque mystique, qu’elle véhicule.
Loin d’un « esthétisme » vide de sens, les œuvres photographiques de Xavier Perrier interpellent ainsi le spectateur, et l’invitent à une certaine démarche, bien plus, à une expérience intime. En contemplant ces images, celui-ci est invité à faire œuvre de silence. À ne plus penser, mais à ressentir. À ne pas tenter d’expliquer, mais à se faire confiance. À se laisser traverser par la simple puissance d’une Forme pure et autonome, à la poésie d’une ligne fuyante, au vertige d’une verticalité obstinée, au romantisme d’un appel constant de l’Humanité, à travers les monuments qu’elle érige, au Ciel, et à la Transcendance. Il s’agit pour l’Artiste de jouer avec des Formes pures, de se laisser saisir par la poésie intrinsèque de la géométrie, et de retrouver, dans les plis du béton et du verre, dans le silence de la pierre, et dans la vaine solennité de ces monuments qui traverseront le temps, ce que la modernité artistique a souvent perdu de vue, et que Xavier Perrier appelle le « pouvoir mystique de la forme ».
Paris, Géométrie se veut dès lors, en quelque sorte, une « Géométrie de l’émotion ». Ce que l’Artiste cherche dans ces architectures, ce n’est pas l’architecture elle-même, en tant que telle : c’est le geste, et l’intention qui le dirige. Le geste humain d’élever des structures sans cesse plus abouties vers le Ciel ; et l’intention correspondante, qui le guide silencieusement, d’approcher, sans jamais le saisir, mais en désirant le palper du doigt, quelque chose de Beau, de Juste, d’Inatteignable, de « Sacré », en un mot, de Divin, dans une frustration éternelle, aussi stimulante, que cruelle.
Au milieu de ce dédale de formes, de ces jeux d’ombres et de lumière, de toutes ces tentatives humaines d’approcher l’inapprochable, des ombres vivantes, des silhouettes aux formes humaines apparaissent, parfois, comme perdues dans un décor qui les dépasse. Non-reconnaissables, dépossédées de leur identité, ces vies inconnues, réduites elles-mêmes à de simples « formes dans la Forme », ne dominent pas le cadre : elles y errent, comme cherchant un sens à leur propre existence. Parfois figés, parfois fuyants, ces êtres de sentiments et de raison sont propres à incarner, dans la modestie d’une apparence physique désincarnée, et dans la personne d’un individu isolé face à lui-même, l’humanité toute entière. Simples présences, ces silhouettes nous rappellent que cette quête de verticalité, de beauté, de forme parfaite, en un mot, de Transcendance, est une quête profondément humaine : fragile, obstinée, émouvante.
La photographie de Xavier Perrier est d’une nature résolument mystique, et elle s’assume pleinement comme mystique. Car dans un siècle de mort des grandes idéologies, de perte de l’idéal collectif humain, d’hybris permanent, de guerre de tous contre tous et de l’Homme face à son Environnement, et donc face à lui-même, on en oublierait presque, sous les assauts d’un hyper-rationnalisme aseptisant et de confort, que l’Art, en passe de devenir simple marchandise, par lui-même, est intrinsèquement mystique, en ce qu’il est une démarche proprement humaine. Dans une époque de perte de poésie, de perte de profondeur, bien plus, de perte de Sens, le monde apparaît comme désenchanté, et se doit d’être rendu à sa profondeur invisible. Non pas comme affront à la Raison, à la Technique ou à la Science, mais précisément comme nécessaire complément. Car paradoxalement, l’hyper-rationnalisme trop poussé conduit précisément à ce qu’il souhaite éviter : une perte de Sens, par négation du Sentiment. À la perte du « Sacré » répond aujourd’hui le besoin de redonner au monde un Sens. Non pas un Sens figé, dogmatique, arbitraire, mais un Sens libre et mouvant, à l’image du vivant, que chacun peut s’approprier, par la revalorisation de l’Émotion, de la Sensation visuelle, et de la Forme. Le Sens ne prend précisément Sens que par existence du Mystère ; nier le Mystère, c’est nier l’Humanité, en la déconnectant du Sentiment.
En somme, Paris, Géométrie se veut une tentative de réconciliation entre deux composantes fondamentales du Monde qui, dans une démarche dialectique, sont à la fois leur absolu opposé, et leur nécessaire complémentaire. Entre ville et Ciel ; entre fond et forme ; entre rationalisme et romantisme ; entre culture et Nature. En un mot, entre l’Être Humain, et ce qui le dépasse.
« La Forme, lorsqu’elle est pleinement maîtrisée, n’a pas besoin d’explication. Elle porte en elle une charge émotionnelle, une vérité sensible, qui dépasse l’intellect et touche directement à l’être ».
Xavier Perrier




























